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Ouzbékistan entre mythe et réalité

  • Delphine DESVEAUX
  • 14 nov.
  • 5 min de lecture

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Bactriane, Oxiane, Sogdiane, Samarkand, Boukhara, Amou-Daria, Syr-Daria, steppes d’Asie centrale, routes de la Soie… autant de noms mythiques synonymes pour moi d’aventures extraordinaires, de chevauchées fantastiques, de liberté, d’immensités, de populations étranges, d’Histoires fabuleuses. Nicolas Bouvier, Robert Byron, Ella Maillart, René Grousset, Bernard Ollivier, Cédric Gras, Grégoire Domenach et tant d’autres avaient enflammé mon imagination. Non, tous n’étaient pas passés par l’Ouzbékistan, mais pour une imagination nourrie aux récits littéraires, les frontières n’existent guère – surtout dans les espaces infinis ou dans les coins du monde où les invasions les ont rendues mouvantes. Et puis il y avait cette Histoire peuplée de conquérants hauts en couleur plus ou moins autoritaires et plus ou moins inspirés : Cyrus et Darius, Alexandre, Gengis Khan, Tamerlan, Alexandre II, Staline, Brejnev, Karimov, auxquels se mêlait – allez comprendre pourquoi - la figure afghane du Commandant Massoud. Bref, tout était idéalisé, confus, virtuel. D’où le besoin d’aller voir et de se confronter avec la réalité du XXIè siècle.

 

Une réalité moins enchanteresse certes, mais toujours intéressante quand on aime accoler des images sur des points du globe.


Le Mythe des routes caravanières, aux carrefours des civilisations


Entre Chine et Mésopotamie, confinées entre des massifs qui avoisinent les 5 000 m d’altitude, d’immenses platitudes rendaient autrefois possible le passage des caravanes. En Asie centrale, le temps se mesure à l’aune du transport des marchandises : chevaux, verrerie, soie, or, épices, papier... Les caravanes se retrouvaient autour des points d’eau qui peu à peu devinrent de grands carrefours marchands où se multipliaient les échanges et les richesses. Les richesses attisant la convoitise, l’histoire de l’Asie centrale depuis le VIè siècle avant Jésus-Christ est une longue succession d’invasions plus ou moins destructrices - Perses, Grecs, Parthes, Scythes, Arabes, Ottomans, Huns, Mongoles, Russes tsaristes, Russes soviétiques...-, de luttes intestines, d’oppositions religieuses (mazdéisme, zoroastrisme, bouddhisme, islam chiite, sunnite, judaïsme…) et de rivalités viscérales entre les nomades aguerris du nord et les sédentaires au sud. D’où des faciès peu courants - larges, burinés, yeux bridés, épais- qui n’aident guère un Européen à faire la distinction entre un Kazakh, un Ouzbek ou un Tadjik.


L'envers des décors


Samarkand, Boukhara, Khiva. De ces villes plusieurs fois détruites et submergées par le sable, que reste-t-il ? Des centres historiques, parfois payants, des fragments, des écrits, des photos, des témoignages d’un temps à jamais révolu. Et c’est avec une grande patience que notre cher guide Chodlik nous apprend


- à différencier une mosquée d’une médersa, un mausolée d’un tombeau ;

- à distinguer les influences stylistiques (grecque, perse, bouddhiste, ottomane, timouride, chaybanide, russe, soviétique, ouzbek…), les matériaux (genévrier, orme, céramique, terre cuite, béton, pisé) ;

- à admirer les appareils de briques richement élaborés pour répondre aux préoccupations structurelles et fonctionnelles ;

- à remarquer les mosaïques de céramiques vernissées dans un tourbillon chamarré de bleu turquoise (oxyde de cuivre), de bleu lapiz (cobalt et cuivre), de jaune, de vert… (photos 15 et 16) ;

- à appréhender la forme des dômes, des coupoles à double coques, des coupoles lisses ou cannelées (invention timouride) (photo 4), des coupoles marchandes à Boukhara (photo 10) ;

- à comprendre la quadrature du cercle grâce aux coupoles sur trompes, étape décisive dans l’histoire de l’architecture venue de Perse, et la haute valeur symbolique des formes géométriques ;

- à admirer les iwans (auvents) à colonnes de bois sculptées et plafonds ouvragés ;

- à noter la présence du mihrab et du minbar ;

- à identifier les inscriptions coraniques et les frises en calligraphie coufique des pischraq, magnifiquement décorés de muqarnas en brique, en stuc ou en papier mâché.



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Retour au réel


Printemps 2025. Beaucoup de touristes Ouzbeks étaient venus en famille visiter ces musées à ciel ouvert, hauts lieux de l’Histoire où, hélas la vie quotidienne, la vie des gens, s’est absentée : pas de logements, pas d’école, pas de marché, pas d’immeubles de bureaux, plus de commerces dignes de ce nom hormis les incontournables et sempiternels marchands du temple… touristique - la principale activité du groupe étant de savoir qui avait acheté quoi ? L’ami Patrick remportant souvent la palme.

Ces commerçants, ces touristes, ces citadins ouzbeks fréquemment croisés durant le séjour montrent, pour peu que l’on puisse généraliser, la réalité d’un peuple qui, bien qu’ayant subi d’innombrables invasions destructrices, n’en n’est pas moins d’une gentillesse désarmante. Combien de fois avons-nous été gratifiés d’un sourire « aurifié », selon le bon mot d’un éminent ingénieur francilien ? Leur ouverture d’esprit et leur capacité d’accueil ont valu aux Ouzbeks de recueillir des réfugiés et des enfants soviétiques pendant la Seconde guerre mondiale.


Espaces infinis


Entre deux points d’orgue, la traversée de la steppe , immensité aride, est incontournable. Oh, rien de somptueux, même si quelques hauts sommets émergent à l’horizon. En bus ou en train, peu importe, c’est la même interminable étendue plate, aux allures de terrains vagues ou de no man’s land où rien n’attire le regard, pas même quelques feuilles vertes en ce début d’avril. Sur des centaines et des centaines de kilomètres, une steppe au rase motte, des tonalités minérales aux nuances de gris et de beiges, une terre poussiéreuse à la teinte délavée guère exhaussées par la présence du sel, reliquat de la mer qui s’étendait ici des millions d’années plus tôt. Une monotonie déroutante.


Regard sur un pays post-soviétique


Après le colonialisme de la Russie tsariste à la fin du XIXè siècle, qui eut une forte emprise sur l’Iran et l’Asie centrale, l’ancien Turkestan soviétique a laissé place à quinzaine de républiques en -stan. Si l’écriture en caractères romains souligne la volonté de s’émanciper du colonisateur russe, on peut reconnaître aux Soviétiques certaines vertus, notamment d’avoir lutté contre une société hyper traditionnelle pour encourager l’éducation des femmes, d’avoir contribué à l’amélioration de leur statut dans la société et la construction d’infrastructures routières. On s’étonne de la propreté en ville, du nombre de Chevrolet (fabriquées en Ouzbékistan), de l’urbanisation cadrée mais noyée dans la verdure, du sentiment de sécurité, de l’esprit d’entreprise si l’on en croit le parcours professionnel de Chodlik.

Reste néanmoins une réalité tragique liée à l’incurie des hommes : s’il semble infini, ce territoire incarne paradoxalement la finitude des ressources : raréfaction de l’eau, détournement de l’Amou-Daria et du Syr-Daria dont l’intranquillité est aggravée par les problèmes stratégiques liés au partage des eaux, assèchement de la mer d’Aral due à la culture intensive du coton planifiée par Khrouchtchev au détriment de la culture nourricière, exploitation outrancière des sols usés jusqu’à la corde, arrosage irraisonné de la terre salée qui n’a fait qu’aggraver le problème, pollution dramatique par abus de pesticides, le tout générant une pauvre végétation cuite par le sel, la chaleur et le froid, une grande dépendance alimentaire, des famines, des désastres écologique et humain.

 

L’Ouzbékistan est indépendant depuis 1991.

 


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